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7 septembre 2014 7 07 /09 /septembre /2014 14:14

Chamonix, dimanche 31 aout 2014, 3h13 du matin, le dossard 590 franchit la ligne d’arrivée de l’Ultra Trail du Mont Blanc ! Le fameux UTMB, un rêve pour certains, une folie pour beaucoup : trois pays traversés, 168 km, 10 000m de D+, des caractéristiques qui, si elles peuvent donner le vertige, sont finalement si peu représentatives de ce que ressent réellement le coureur qui a le privilège de passer sous cette fameuse arche de la place du triangle de l’amitié. 33 heures et 41 minutes plus tôt, au cœur d’un peloton de 2300 athlètes, je quittais ce même lieu, sous des trombes d’eau, pour une aventure extraordinaire autour du toit de l’Europe.

Chamonix : Une équipe au top à mes côtés

Chamonix : Une équipe au top à mes côtés

Si la journée du vendredi 29 aout demeurait estivale – chose relativement rare cette année – nous savions que le risque d’ondées au départ de la course était plus que probable. Ces prévisions, moins alarmistes que lors de la CCC 2012, n’altéraient en rien la bonne humeur qui régnait autour de moi. Pour cet UTMB, je me suis une nouvelle fois parfaitement entouré : Régis, fidèle au poste depuis les premières heures sera accompagné cette année par mon ami, un second père pour moi, Philippe. Pour l’anecdote, outre le fait que Philippe ait été le premier à me trainer sur des sorties longues, c’est surtout celui qui me fait rêver avec l’UTMB depuis que je cours. Il s’est très vite persuadé – et je ne sais toujours pas pourquoi – que je serais un jour au départ de cet événement international. Je ne m’imaginais donc pas sans lui à mes côtés en ce mois d’aout 2014. Gaetan, retenu par le boulot mais plus que motivé à l’idée d’être des nôtres nous rejoindra en début de soirée.

Je ne peux m’empêcher d’avoir ici une pensée pour mon Patou qui, surchargé de boulot, n’a pu être des nôtres… Si ta présence à mes côtés m’a manqué mon ami, je sais que tu as été auprès de moi durant toute la course !!!

Une des particularités de l’UTMB est que le départ est donné en fin d’après-midi (17h30 cette année) et qu’il y a donc toute la journée à gérer. Vincent, du J.A.Fretin, rencontré lors du marathon de Rotterdam, nous a largement facilité la tâche en nous invitant à la pasta party des Colart. Outre le moment d’une convivialité typique du Nord-Pas-de-Calais, ce pied à terre chamoniard m’a permis de me préparer en toute tranquillité, sans stress et dans une atmosphère saine, gaie et détendue.

Heureux de retrouver Vincent après Rotterdam

Heureux de retrouver Vincent après Rotterdam

16h00, je jette un dernier coup d’œil au parcours, fais le plein d’eau avant d’ajuster tenue, sac et dossard. Une dernière vérification du matériel et il est temps de se diriger vers la ligne de départ. Le soleil règne sur Chamonix en cette fin d’après-midi et l’ambiance dans les rues est estivale : ça détend. Une dernière photo souvenir, quelques bisous, et il est temps pour Vincent et moi de laisser nos accompagnateurs pour prendre place à quelques encablures du SAS des élites.

H-1… La compagnie de Vincent m’aide à relativiser l’événement. Je reste tendu, mais la course va être longue, il va s’y passer des tas de choses, et me la répéter mentalement ne m’apportera qu’un stress parasite et des craintes infondées. Je suis prêt, en forme et mon envie déborde. Si j’ai conscience que cette balade ne sera pas qu’une partie de plaisir, je sais que j’ai le potentiel et l’expérience pour me confronter à cette épreuve mythique … sans aucune certitude, évidemment, quant à son issue.

 

Le Profil...

Le Profil...

Les officiels se succèdent sur la ligne de départ pendant que les favoris prennent place dans le sas qui leur est réservé. Parmi eux, des noms qui raisonnent dans le microcosme du trail : François D’HAENE,  Iker KARRERA, Chritophe LE SEAUX, Nathalie MAUCLAIR, Anton KRUPICKA… pour ne citer qu’eux. Tous ces coureurs qui visent la boucle en une vingtaine d’heure, alors qu’un chrono sous les 35 heures suffirait à mon plaisir. L’heure approche, la tension monte, les visages se ferment et les réponses aux appels du speaker sont de plus en plus timides. La foule, malgré la pluie qui a repris de plus belle, a envahi la place, les rues adjacentes et les balcons : c’est énorme ! Le compte à rebours démarre : 5, 4, 3, 2, 1…. C’est parti !

17h31, l’aventure commence sous des trombes d’eau mais devant un public incroyable. Sur plusieurs rangs, ils nous encouragent, nous applaudissent, hurlent, tapent sur tout ce qu’ils peuvent. Les commerces sont vides, les balcons bondés, les lampadaires assaillis… il y a du monde partout, les dialectes se mélangeant dans un vacarme assourdissant. Nous sommes portés, traités en héros et, alors que le premier kilomètre se termine, j’aperçois Régis au cœur de la foule : un signe, des cris tout ce qu’il me fallait pour que ma course démarre vraiment.

Le départ...Le départ...

Le départ...

J’étouffe sous ma veste de pluie et, après quelques tergiversations devant un ciel menaçant, je décide de m’arrêter pour l’ôter. Je regarde défiler devant mes yeux un peloton à la densité surréaliste sur une chaussée qui s’est, pourtant, considérablement élargie : des hommes, des femmes, des jeunes, des moins jeunes, de toutes les races, de toutes les langues, la richesse de ce peloton est invraisemblable.

Les premiers kilomètres, nous menant aux Houches, sont globalement descendants et empruntent un large chemin, sans piège particulier, le long de l’Arve. Je cours à mon aise, libéré et au sec malgré des nuages toujours aussi menaçants. Je croise une dernière fois Vincent, lui transmets quelques ultimes encouragements sans savoir si nous n’aurons pas l’occasion de nous revoir plus loin de la course (il est expérimenté et vise environ 40 heures).

Aux Houches (Km 8), le public est de nouveau au rendez-vous. Je slalome sur la route pour chercher les mains tendues des enfants – et des adultes parfois – de chaque côté de la chaussée. Au détour d’un virage j’aperçois Thierry BREUIL venu donner de la voix pour ses copains traileur. Je ne m’arrête pas au ravitaillement mais attrape une barre avant d’attaquer la première ascension d’une longue série : Le col de de Voza  (ou col de Charmes).

L'Ultra Trail du Mont-Blanc

Tel qu’il est décrit par Philippe BILLARD et Didier LAFOND dans le livre ULTRA TRAIL (1), ce col est une douceur, un lointain souvenir d’une large piste à la pente douce et sans difficulté particulière. Un apéritif au soleil couchant, largement arrosé, où le passage au sommet (1770m) ne laisse guère de souvenir quelques jours plus tard. Sa descente, rendue glissante par la pluie qui ne nous épargne plus maintenant, ne présente pas de pièges particuliers, et m’emmène gentiment vers Saint Gervais (Km 21). Régis m’a prévenu qu’ils n’y seraient pas, je profite alors de l’ambiance extraordinaire qui règne autour de la tente de ravitaillement que je traverse sous une chaleureuse ovation du public. J’échange quelques mots avec Sébastien CHAIGNEAU, qui se souvient de notre rencontre du mois de juin dernier, et repars tranquillement. Je suis aux environs de la 400ème place et tous les voyants sont au vert.

J’enfile mes accessoires de nuit avant d’entrer dans l’une des parties que je redoute le plus. Les 10 kilomètres me séparant des Contamines n’offrent que 500m de D+ ce qui – en temps normal – ne présente pas de difficulté insurmontable, mais pas sur ultra, qui plus est, dans ses premières heures. Je ne sais comment gérer cette partie : marcher ou alterner la rando-course ? Finalement, la densité des pelotons ne m’offre que peu de latitude dans des single-track, où ma cadence dépend principalement du coureur qui me précède. Je n’ai pas l’impression de forcer et pourtant je sens venir mon premier coup de moins bien. La pluie n’arrange rien et, alors que je pense à me ravitailler, je me retrouve à plat ventre fauché par mes propres bâtons. Je peste un peu mais me relève sans bobo et repars sous une pluie diluvienne.

C'est parti pour la première nuit !

C'est parti pour la première nuit !

Aux Contamines (km 31), je retrouve Régis pour le premier ravitaillement avec assistance autorisée. Je suis toujours en mode runner : je récupère mes deux bidons, mange un peu et repars sans m’attarder. Je peste tout de même contre cette météo qui me gâche une nouvelle fois le plaisir de courir sur les sentiers du Tour du Mont-Blanc (TMB). A cette heure tardive le public est moins dense mais tout aussi bruyant. Je cherche Philippe, en vain, et prends la direction de Notre Dame de la Gorge.

Cela fait 4h que j’ai quitté Chamonix et les premiers signes de lassitude apparaissent. Je repense alors aux instants partagés ici un an plus tôt, lors de la Montagn’hard, en attendant que les choses sérieuses commencent.

La pluie a enfin cessé et la température est agréable dans les premiers lacets de la Croix du Bonhomme. Je prends un rythme économe et efficace qui me mène assez rapidement à La Balme (1703m). Après le ravitaillement les choses se corsent et le sentier, droit dans la pente, rend ma progression plus laborieuse. Je conserve néanmoins un rythme correct et régulier qui me fait reprendre quelques coureurs. Un petit peloton s’est formé derrière moi sans que personne ne tente de me passer. Au passage du col (2300m) je me ravitaille – il faut encore grimper à la croix du Bonhomme (2440m) –  tout en admirant la lignée de frontales évoluant dans la pente exigeante de l’ascension du Bonhomme. Le tableau me rappelle les nuits passées à arpenter les sentiers entre Saint-Etienne et Lyon début décembre : magique !

Dans la dernière partie de l’ascension – qui me semble interminable – le groupe a littéralement explosé. Personne ou presque ne m’a doublé et je suis maintenant bien seul. La fatigue commence à peser et l’écart avec les coureurs qui me précédent ne cesse de varier. Je passe le sommet après 1h30 d’une ascension usante et exigeante (850 m/h) qui laissera certainement des traces. La descente (900m D- en 5 km) n’est pas trop exigeante et la frontale de JB m’offre une incroyable qualité d’éclairage. Je rejoins les Chapieux en 40 minutes (1300 m/h) sous les ovations d’un public emmené par un Régis inspiré.

De jour comme de nuit une équipe au top à mes côtés

De jour comme de nuit une équipe au top à mes côtés

Contrôle des sacs, le plein et je repars sans m’attarder pour profiter de mon équipe. Gaetan a rejoint Philippe et Régis et – malgré le milieu de la nuit – ils semblent tous les trois au top. Je repars, gonflé à bloc, pour un long passage bitumé qui me permet de relâcher un peu l’attention. Je forme un groupe avec  3-4 coureurs dont un Suisse qui a fait deux tops 50 sur la CCC. A la Vile des Glaciers (Km 53), le bitume laisse place à une large piste où chacun prend son rythme. Si le Suisse s’éloigne  inexorablement, je reste dans la foulée d’un coureur Espagnol plus en phase avec mon rythme. Le silence dans le col de la Seigne est impressionnant. Personne n’a envie de parler, pas même moi ! Les sensations sont pourtant bonnes – si ce n’est quelques regrets de ne pouvoir profiter de ce paysage que j’imagine magnifiquement Alpin – mais je suis concentré sur ma course, mon rythme et mon ravitaillement. Je mange et bois très régulièrement et, pour l’instant, tout semble bien passer. Je passe le col (2507m) en bonne condition malgré un vent qui a considérablement refroidit l’atmosphère. La descente assez courte et peu technique me mène au Lac Combal.

Mes lectures me reviennent à l’esprit (1) et cette partie offre quelques kilomètres de répit. Au ravitaillement, perdu entre les montagnes (Km 64 – 10h), je fais le plein et me couvre un peu. J’entre dans la partie de la nuit où la fatigue peut m’emporter à chaque instant ce qui, en montagne, peut se payer cash. Je trottine le long du lac que je n’aperçois même pas dans cette nuit noire peu étoilée avant de m’attaquer à l’Arrête du mont Favre.

Ultra-Trail, un livre référence (1) que je conseille à tout le monde

Ultra-Trail, un livre référence (1) que je conseille à tout le monde

Si la nuit me pèse de plus en plus, je mettrais moins d’une heure à basculer sur Courmayeur. Je suis alors au kilomètre 73, soit à quelques encablures de la mi-course. Seulement, ce que je n’avais pas spécialement noté, c’est que les 9 kilomètres menant à la base vie de Courmayeur représentent un dénivelé négatif de 1230m, dont 720 sur les 4 derniers. Au col de Chercrouit, où le plus dur reste à faire, je sens déjà un manque criant de souplesse dans les quadriceps… la suite de la descente ne sera qu’un enfer. Incapable de courir dans un sentier raide et technique par endroit, stressé par le clignotement répété de ma frontale en fin de vie, je parviens dans la vallée dans un état de fatigue plus qu’avancé. Ma course vient de basculer en 45 minutes.

Je retrouve Régis et Gaëtan qui ne peuvent que constater mon état d’épuisement avancé. Rien ne va vraiment à cet instant. Outre la fatigue et les douleurs, je n’en peux plus de cette nuit interminable et je ne sais déjà plus comment gérer la suite des hostilités (90 km et 5500m D+/D-). Régis et Gaetan s’occupent comme des pros de faire le plein et tente de positiver ou de me changer les idées. Ils semblent tout aussi surpris que moi de me trouver dans cet état…

Courmayeur : Le sourire malgré tout

Courmayeur : Le sourire malgré tout

Je passe par la salle de repos qui, dans quelques heures, sera bondée. Peu de coureurs attablés mais aucun ne semble si entamé que moi. J’hésite à me changer, m’interroge sur les raisons de mon état, me demandant même si je suis fait pour cela… malgré les quelques minutes de repos, je repars les cuisses toujours douloureuses et le mental considérablement entamé. Les copains ne ménagent pas leurs encouragements et les quelques mètres faits en compagnie de Gaëtan ont pour effet de me relancer quelque peu.

J’attaque Bertone la tête basse. Les premiers coureurs me reprennent avec une aisance que je leur envie. L’ascension, plutôt roulante dans mon souvenir, n’est pas la même que lors de la CCC 2012 et, très vite, je lutte contre une pente difficile et irrégulière. Un coureur me rattrape en me complimentant sur mes chaussettes du team UR. Flatté, je lui en donne la marque… Il s’agissait du Directeur de Compressport dans la tenue spéciale UTMB. Nous échangeons quelques mots avant que je ne puisse définitivement plus le suivre. Son homologue espagnol le suit de près et, s’il semble plus dans le dur, je ne parviens toujours pas à accrocher. C’est dur, moralement comme physiquement, et nous sommes si loin de l’arrivée.

Sur le sommet, je reviens enfin sur quelqu’un : un Basque qui ne parvient pas à accrocher ma foulée… Je souffle, ça fait du bien à la tête. Au refuge, je ne me pose pas et laisse les Directeurs de Compressport derrière moi. Les divers replats jusque Bonnatti me permettent de trottiner un peu, mais dès que la pente décline trop mes quadriceps se tendent et il devient impossible de courir… Pire un point de côté me tiraille à droite et une gêne semble descendre de la hanche gauche… Suis-je au fond ? Il n’y a finalement que dans les ascensions que je ne traîne pas trop ma peine, contemplant enfin un panorama montagnard tel que je les aime.

Difficile de profiter pleinement de la nature... pourtant si belleDifficile de profiter pleinement de la nature... pourtant si belle

Difficile de profiter pleinement de la nature... pourtant si belle

Au refuge Bonatti, où l’ombre du toit de la course plane sur moi, je ne fais que passer. J’espère me refaire une santé sur la partie roulante me menant à Arnuva mais très vite je comprends que ce n’est pas pour tout de suite. Les descentes ne se courent toujours pas, et dans les replats je peine à dépasser la minute de trot. C’est de plus en plus difficile ! Le duo Compressport me double de nouveau non sans encouragement, ils me paraissent sur une autre planète. Un trio Italien me passe à son tour, je tente de m’y accrocher… si par moment je lâche un peu de lest, je parviens tout de même à garder le contact. Je force, je serre les dents et parviens enfin à rester quelques minutes en leur compagnie. Enfin, je peux mettre le cerveau au repos, me laisser emmener sans me poser de questions par ce groupe, aux écarts de niveaux évidents, mais à la solidarité sans faille. Peu avant l’ultime descente la féminine du groupe nous dépose avec une facilité déconcertante alors que les deux hommes s’arrêtent brusquement.

Je rejoins seul le ravitaillement d’Arnuva sans qu’il ne me soit possible de courir dans la descente où j’entends encore Patou, deux ans plus tôt, hurler ses encouragements au sein d’une foule frigorifiée. Pas d’accueil personnalisé cette fois-ci et le ravitaillement me semble bien désert. Le plein, quelques minutes de pause, et j’aperçois Vincent DELEBARRE. Surpris de le trouver ici, nous échangeons quelques mots sympathiques avant d’attaquer le majestueux Grand Col Ferret et ses 2527m !

Dans Grand Col Ferret... Ca pique !

Dans Grand Col Ferret... Ca pique !

J’attaque l’ascension prudemment, une progression que je juge efficace et économe. J’encourage Vincent quand je reviens sur lui et reste admiratif devant sa volonté de boucler le tour, lui qui triomphait à Chamonix 10 ans plus tôt. J’aurai aimé l’aider mais j’ai déjà beaucoup à faire avec moi. Je profite d’une pause pour me ravitailler et contempler le paysage magnifique [« Au sommet du Grand Col Ferret, retourne-toi » disaient-ils (1)]. Le sommet a la tête dans les nuages, si je veux contempler le panorama, je dois anticiper. Je repars, seul, mais régulier. Je retrouve des sensations agréables et l’ascension, si difficile soit-elle, se déroule plutôt bien. Peu avant de basculer en Suisse, je rattrape mes amis de Compressport. A mon tour je les encourage, conscient de leurs difficultés en côtes mais peu inquiet quand je les vois évoluer en descente. Au sommet un bénévole me félicite en m’annonçant le kilomètre 100… J’ignore si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle.

Arrivé en haut (ou presque) Retourne-toi !

Arrivé en haut (ou presque) Retourne-toi !

Je me ravitaille et, comme prévu, je regarde pour la première fois où j’en suis par rapport à mes prévisions : 17h35, 30 minutes sous mon temps maximum et je viens de monter à une vitesse ascensionnelle moyenne de 570 m/h. Ce sera juste pour passer sous les 35 heures mais tant pis… c’est l’UTMB ! Tout en contemplant le magnifique val Ferret Suisse qui me fait face, je tente de trottiner un peu, mais la douleur aigue sur le haut du quadriceps gauche me stoppe net. Je marche, réessaie avec l’appui des bâtons mais rien à faire, la douleur est trop vive. Je tente de trouver une allure de marche efficace mais les coureurs sont de plus en plus nombreux à me doubler. Je peste, retente de courir, mais arrête quelques mètres plus loin. Je n’y arrive plus ! Mon corps refuse l’effort. Les larmes montent, je me sens seul, je vois mes objectifs s’envoler. Je pense à Vincent Colart que, s’il revenait sur moi, je ne parviendrai pas à suivre.  Le négative spirit l’emporte et, au passage de La Peule, je ne ressens ni envie ni force d’aller plus loin.

La fin de cette interminable descente est un supplice pour le corps comme pour l’esprit et, si dans ma tête je repartirai de la Fouly, il est plus que probable que mon tour du Mont Blanc fasse terminus à Champex. Je pense alors à la déception de tous ceux qui me suivent et, en particulier, ma chérie et mes enfants. Je les revois, tous les trois, me dire que je serais finisher. Je repense à la photo d’encouragements avec mes deux amours portant des affiches d’encouragement à leur papa « finisher »… je pense à papa, à mes accompagnateurs, à tous ceux qui sont derrière moi encore en course. Je ne peux pas partir comme cela, sans avoir tout donné, simplement parce que j’ai mal aux jambes, c’est l’UTMB quand-même ! Mes pensées s’entrechoquent, tout me pousse vers la sortie mais je me sens encore en vie et je rêve de voir Chamonix ! Je quitte le sentier, bien accidenté sur ses derniers hectomètres, pour la route de la Fouly où Gaëtan, Philippe et Régis arrivent à ma rencontre.

La Fouly : Rien ne va plus...

La Fouly : Rien ne va plus...

Leur sourire franc disparait instantanément à mon contact. Je leur explique que je n’en peux plus, que c’est fini, que je n’y suis plus. Je peste contre cette douleur, enrage contre tout et n’importe quoi. Je ne me rends même pas compte que personne ne me comprend autour de moi, mes impressions n’ayant, à priori, rien à voir avec la course. Une fois calmé, Gaetan et Philippe tentent de m’expliquer que je ne fais que gagner des places depuis Courmayeur et pour Régis, tout le monde est dans le dur et c’est normal ! Ils me parlent de tous ceux qui me suivent, du niveau de ma performance, de la grandeur de ce que je suis en train de réaliser… A l’approche du ravitaillement, les cris et les applaudissements sont nombreux et fournis, on crie mon prénom, une standing ovation quasi gênante accompagnant même mon entrée dans la tente. Je remercie ces dizaines d’anonymes au regard chargé d’authenticité !

A l’intérieur, c’est la cour des Miracles. Le peu de coureur présent est hagard, perdu, le regard vide. Certains se changent avec des gestes saccadés et dénués de sens, d’autres dorment à même la table, alors que certains ne repartiront certainement pas ! Je me ravitaille et ne m’attarde pas dans cette antichambre de fin de course. Je ressors et, comme s’ils ne s’étaient pas arrêtés, mes trois acolytes repartent de plus belle dans leur argumentation, plutôt fondée il faut dire. Leur confiance en moi est déroutante, la sincérité de leur regard me prend les tripes. Aujourd’hui encore les larmes me montent en écrivant ces lignes, tellement je sais que c’est à cet instant là que la course a basculé de nouveau !

Je me prépare à repartir quand grand-frère Régis, tout en ajustant mon sac, aura cette phrase si simple et pourtant si forte : « Continue comme cela, tu dis que ça va bien dans les montées et bien monte correctement, marche dans les descentes et tout ira bien !!! ». Je fais encore quelques mètres à leurs côtés. Je suis bien, apaisé… Leurs cris d’encouragements raisonnent encore quand je pénètre dans la forêt dominant Praz-le-Fort.

Mon Régis, si tu as été au top durant cet UTMB, tes mots à La Fouly on rendu le rêve possible !!! Merci mon amiMon Régis, si tu as été au top durant cet UTMB, tes mots à La Fouly on rendu le rêve possible !!! Merci mon ami

Mon Régis, si tu as été au top durant cet UTMB, tes mots à La Fouly on rendu le rêve possible !!! Merci mon ami

La descente me tiraille toujours le quadriceps. Je tente de l’apaiser en le trempant régulièrement dans les torrents ou les fontaines, j’essaie d’atténuer les chocs avec la bâtons mais rien n’y fait ! Il faudra faire avec jusqu’à la fin.

Je savoure mon passage dans Praz-le-Fort où le calme de ses chalets me fait toujours rêver. Ci et là, des coureurs me doublent mais cela demeure assez peu fréquent. Une famille Portugaise, croisée à plusieurs reprises, m’encourage comme-ci j’étais l’un des leurs alors que j’attaque la remontée sur Champex. Si cette ascension avait été un calvaire lors de la CCC, elle se fera cette année sans problème majeur, enfin si l’on peut dire, après 21 heures de course quand-même.

C’est une nouvelle ovation qui m’accueille à Champex où des visages, croisés sur les ravitaillements précédents, deviennent familiers. J’entre dans la tente et cherche mes compagnons de fortune, l’heure de la pause est arrivée ! L’optimisme est revenu au sein de l’équipe.

Seconde pause à Champex !

Seconde pause à Champex !

Je mange, me change quasi complétement et soigne mes pieds martyrisés par les heures passées enfermés. Je ne m’occupe de rien, mon équipe est juste au top. En trente minutes chrono je repars en homme neuf et rassasié! Je sens en moi la détermination de celui à qui il ne peut plus rien arriver.

Tout neuf pour repartir...

Tout neuf pour repartir...

Je trottine jusqu’au pied de Bovine, longeant le gîte « Bon Abri » où tant de bons souvenirs me restent du week-end TNF / Petzl. L’ascension a changé cette année, et quel changement ! Si je n’en conserve pas un grand souvenir lors de la CCC, cette version 2014 ne restera pas non plus dans les annales! Le pied, beaucoup trop roulant, fait place ensuite à une succession de rampes plus raides les unes que les autres. Parfois des marches ont même été taillées dans le chemin. Chaque pas est un supplice et la fréquence des pauses augmente irrémédiablement. Si j’ai laissé partir un petit groupe au pied, personne ne me reprendra durant l’ascension. Au sommet (2007m), la vue – que je signale à un Japonais les yeux perdus dans ses chaussures – est magnifique mais en profiter n’est pas le qualificatif le plus approprié à la situation. La fatigue et la douleur ne me quittent dorénavant plus et si je ne ressens pas de besoin de dormir la lassitude m’envahit de plus en plus.

Nouvel essai de course dans la descente : rien n’y fait, je dois marcher. Les coureurs me doublent de nouveau. Ils ne sont toujours pas très nombreux mais je ne peux m’empêcher d’être amer. Je prends sur moi, veille à ne pas laisser une cheville en manquant d’attention et serre les dents quand le terrain me contraint à trop solliciter le quadriceps gauche. Péniblement, je parviens au Col de la Forclaz avant de plonger sur Trient où Gaetan vient à ma rencontre.

Je me sens plutôt bien et décide de ne pas trop m’attarder au ravitaillement. Je fais le plein, me ravitaille et rapproche les accessoires de nuit. Il est 19h15, je cours depuis quasi 26 heures, des chiffres qui donnent le vertige et pourtant, j’ai encore plus d’envie et de rage qu’au début de la course. Je vais aller au bout, je le sais et ça décuple ma motivation. Je ressors de la tente 8 minutes après y être entré, à la surprise du speaker qui ne manque pas de m’encourager ! Mes trois fidèles lieutenants ne semblent ni surpris ni impressionnés mais aucun n’ose émettre un doute sur ma récupération.

On ne m'arrête plus...

On ne m'arrête plus...

Je n’aime pas me projeter mais quand je pénètre dans Catogne, je sais que l’objectif des 35 heures tient toujours debout. Cela me motive mais je ne m’attarde pas là-dessus, Chamonix est encore à 30 km et 2000m D+/D-. La sévérité de la pente, qui m’avait semblé plus douce lors de la CCC, me surprends quelque peu. J’espère, à chaque épingle, que la difficulté s’estompe un peu, en vain… J’encourage un Allemand assis sur une souche alors que personne ne reviendra de l’arrière avant les dernières rampes de l’ascension. Si le rythme de la montée demeure honorable (510m/h), la descente, quasi au même rythme, sera un nouveau calvaire auquel on ne s’habitue jamais vraiment. Rien de comparable à 2012 où je volais littéralement dans un torrent de boue.

A Vallorcine l’arrêt sera encore de courte durée. Ravitaillement, changement de bidons et de piles et je repars (5 minutes d’arrêt en tout et pour tout). J’ai eu le temps, tout de même, de constater que, beaucoup semblent biens seuls et perdus à cet instant et que, alors que l’arrivée est à moins de 20 kilomètres, il leur sera très difficile de repartir.

Vallorcine : Ca commence à sentir bon !!!

Vallorcine : Ca commence à sentir bon !!!

Col des Montets… je commence à y croire. Je connais cette ascension, facile, sans piège, elle n’est qu’un échauffement à la tête aux vents qui se dresse à son sommet. J’appelle ma chérie, ses mots me pénètrent directement au cœur. Je sens sa joie, sa fierté mais aussi sa réticence à se prononcer sur la belle issue que je suis en train de tracer. J’ai la meilleure femme du monde !!!

Des applaudissements me sortent de ma solitude. Je blague, croyant que c’est le signaleur à moitié endormi mais, ô surprise, ce sont mes 3 anges gardiens venus me souffler les ultimes encouragements avant Cham. Ils sont extras et m’accompagnent sur les quelques hectomètres bitumés. Une nouvelle fois le public, si peu nombreux soit-il à cette heure avancée de la nuit, donne de la voix. Les regards sont soutenus et profonds. C’est déroutant ! Je me motive, je sais que j’ai déjà vécu l’enfer dans cette ascension, ça ne peut être pire que ce jour d’été 2012.

Je passe les premiers lacets avec l’énergie des copains et des spectateurs mais après une dizaine de minutes je me retrouve seul. Quelques frontales se confondent avec les étoiles, rendant vertigineux ce qu’il reste à accomplir. Allez c’est la dernière !!! La pente est irrégulière, les marches tiraillent des muscles usés, les bâtons glissent sur les dalles humides. Un coup d’œil vers le haut : que les frontales me semblent loin. Une première pause à 1800m et je repars sous les encouragements d’un coureur plus efficace que moi ! Je me concentre, cherchant les balises placées le long d’un chemin devenu imaginaire. Je ne connaissais pas le sommet de la Tête au Vent ! C’est très montagnard et la fatigue rend la progression délicate. Je glisse, tombe, le carbon des bâtons raisonnent contre la pierre brute. Au loin les frontales ne cessent de monter. Je suis à bout, je peste contre la bosse, l’organisation, l’UTMB… Puis, la lumière, enfin, un chalet, le sommet ? Non… encore 2 km me dit-on !!! J’ai envie de pleurer, de m’arrêter… Ca y est !!! Je suis fatigué…

La fin de l’ascension est moins technique et, 1h30 après avoir laissé les copains aux Montets me voilà sur le dernier sommet de la course. La fatigue s’est abattue sur moi et je constate que ma lucidité en a pris un sacré coup quand je pense avoir perdu mon dossard (qui était en fait sous ma veste). Je mange et me lance prudemment dans la descente très technique jusque la Flègére.

Je vais revoir Cham !!!

Je vais revoir Cham !!!

Quelques coureurs m’ont passé et je reste avec deux Anglais aussi rapides que moi ! Je tente encore de courir mais rien y fait. Une nouvelle fois, je prends mon mal en patience jusque la Flégère, ultime ravitaillement du parcours. Un dernier petit coup de cul et je me fais flasher pour la dernière fois. Je remercie les bénévoles présents pour tous ceux sur le parcours et je les entends parler du plaisir que mes remerciements leur ont procuré en quittant la tente. Chamonix me tend les bras.

Inutile de tenter de courir, la douleur est vive même en marchant. Je me lance dans cette ultime descente : 850m de D- en 8 km. Je connais le sentier emprunté, ça va être long…. Très long ! Et en effet, c’est très long ! Chamonix semble ne pas vouloir se rapprocher alors que des coureurs me doublent régulièrement. Certains ont un petit mot gentil, d’autres ne me calculent même pas mais comment leur en vouloir, ils sont dans le même état d’esprit que moi ! Hâte d’en terminer !!! Les kilomètres ne passent pas, la déclivité de la pente me parait trop douce et, alors que les 33 heures de course approchent, la SUUNTO s’arrête ! Je suis plus fort que la machine certes, mais je n’ai plus de repères.

Après le chalet de la Floria, le chemin s’élargit mais j’ai l’impression que la route n’arrivera jamais. Que c’est long !!! Je reconnais certains passages mais j’ai l’impression qu’ils ont bien plus espacés que dans mon souvenir. Je croise des spectateurs, l’arrivée se profile enfin. Un ultime coureur me double, je parie que ce sera le dernier… bon finalement encore deux – ils seront 16 au total entre la Flégère et Cham – puis la route, je rentre enfin dans Chamonix, je peux courir !

Je trottine avec je ne sais quelle énergie. Les applaudissements m’annoncent que c’est gagné ! Beaucoup de monde erre dans les rues de Cham quand j’aperçois Gaétan. Il m’accompagne – comme il l’a si souvent fait durant ces 30 dernières heures – me parle, mais je ne suis déjà plus de ce monde ! Dernier kilomètre… je pense à ma chérie et aux garçons, ils avaient raison, je serai finisher… Philippe et Régis se joignent à nous mais tout me semble surnaturel. Chamonix n’est plus vraiment Chamonix, je reconnais les rues sans vraiment comprendre que j’y suis enfin… les copains me laissent, l’heure de gloire approche !!! Je regrette que papa ne soit pas près de moi, il doit être fier !!!!

Derniers mètres....

Derniers mètres....

Ultime ligne droite, je remercie le public courageux ou aviné, le speaker me nomme, l’arche quittée 33h41 plus tôt me fait face !!! Les copains m’accompagnent mais je ne les vois même pas : 10 mètres, 5 mètres… Ca y est !!! Je suis finisher de l’UTMB !!! Une drôle de course pour une drôle de perf !!! Contrat rempli en moins de 35 heures. Je ne sais décrire ce que je ressens à cet instant. Je pensais pleurer, m’effondrer, être soulagé… mais je me sens plutôt redevable et c’est à l’instinct que je serre dans mes bras les hommes sans qui rien ne serait possible…

Heureux comme un finisher !!!

Heureux comme un finisher !!!

A peine assis je prends le téléphone que me tend Régis : ma chérie ! Il est 3h15 du matin et elle ne dort pas encore…. En fait, je ne le saurais que plus tard, mais elle n’a que peu dormi ces dernières 48 heures. Solidaire, supportrice, web-animatrice  de ma course, elle n’a simplement rien loupé de mon périple autour du Mont-Blanc !!! Je suis simplement impressionné de tout ce qu’elle peut mettre en œuvre pour vivre mes excès de folie à mes côtés. Nul doute maintenant, je sais pertinemment de où me provient cette force supplémentaire qui me pousse à aller toujours plus loin, toujours plus haut, même quand je me sens au bout du bout. Je ne sais que dire, sinon que ma femme est exceptionnelle !!!

A peine raccroché que je reçois les félicitations Delphine et Fredo. Mes cousin(e)s, qui sont comme mon frère et ma sœur, sont eux aussi restés éveillés de longues heures pour me suivre et m’encourager. Quel plaisir d’échanger, à chaud, avec ceux que tu aimes et qui, naturellement, ont pris de leur temps pour te voir déambuler de sommets en sommets pendant plus de 30 heures. Merci la technologie (LiveTrail, FaceBook…)

Si, sur cet UTMB, rien ne s’est déroulé comme je l’avais prévu j’ai pu, grâce au soutien de tous ceux qui m’entourent, repousser la douleur et laisser l’abnégation occulter la performance. Je suis allé chercher loin, très loin, les ressources mentales qui m’ont permis de finir. Si le chrono est en phase avec mes prévisions et si la place est plus qu’honorable, ce n’est pas ce que je retiendrai de cette magnifique aventure alpine partagés avec des gens extraordinaires.

Finisher certes.... mais rien n'aurait été possible sans vous

Finisher certes.... mais rien n'aurait été possible sans vous

(1) ULTRA-TRAIL le Livre / Le Film – Philippe BILLARD – Didier LAFONT

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commentaires

H
Tes récits sont toujours de grande qualité. On est vraiment dans la course.<br /> Tu as la chance d'avoir une équipe de choc. C'est excellent pour le moral et quand on sait ce que représente le moral en ultra ...<br /> Bravo pour ton super résultat.
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R
Un petit mot pour te dire un Grand merci mon Greg.<br /> <br /> A la lecture de ton récit, je n’étais pas loin de verser ma larme. Décidément tu écris vraiment bien !!!<br /> Mais ton exploit tu ne le dois qu’à toi, voilà plusieurs années que tu valides successivement les étapes qui ton permis de réaliser ton rêve. <br /> <br /> Moi j’ai passé un vrai bon moment avec Philippe et Gaétan à sillonner les Alpes (quasiment 400 km tout de même !!!), mais aussi à être un peu le relais émetteur de ta galaxie familiale pendant presque 34 heures.<br /> Donc merci pour avoir partagé ces aventures avec moi, mais aussi pour les bons moments passés à l’entraiment. D’ailleurs c’est là que j’ai dû entendre un jour quelque chose qui devait se rapprocher de « concentre toi sur ce qui va bien et évacue le négatif ».<br /> <br /> Alors maintenant si le prochain objectif c’est le tor, on remet le bleu de chauffe et direction l’entraiment car comme le dit le kenyan « entraiment …… »<br /> <br /> Repose toi encore un peu, j’ai besoin de toi et de ton vélo dans 15 jours.<br /> Bises mon Frère
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